Brett Gillen

Un Porc, Tu Nais?

    • Marcher dans la rue. Prendre le métro le soir. Mettre une minijupe, un décolleté et de hauts talons. Danser seule au milieu de la piste. Me maquiller comme un camion volé. Prendre un taxi en étant un peu ivre. M’allonger dans l’herbe à moitié dénudée. Faire du stop. Monter dans un Noctambus. Voyager seule. Boire seule un verre en terrasse. Courir sur un chemin désert. Attendre sur un banc. Draguer un homme, changer d’avis et passer mon chemin. Me fondre dans la foule du RER. Travailler la nuit. Allaiter mon enfant en public. Réclamer une augmentation. Dans ces moments de la vie, quotidiens et banals, je réclame le droit de ne pas être importunée. Le droit de ne même pas y penser. Je revendique ma liberté à ce qu’on ne commente pas mon attitude, mes vêtements, ma démarche, la forme de mes fesses, la taille de mes seins. Je revendique mon droit à la tranquillité, à la solitude, le droit de m’avancer sans avoir peur. Je ne veux pas seulement d’une liberté intérieure. Je veux la liberté de vivre dehors, à l’air libre, dans un monde qui est aussi un peu à moi.
    • Je ne suis pas une petite chose fragile. Je ne réclame pas d’être protégée mais de faire valoir mes droits à la sécurité et au respect. Et les hommes ne sont pas, loin s’en faut, tous des porcs. Combien sont-ils, ces dernières semaines, à m’avoir éblouie, étonnée, ravie, par leur capacité à comprendre ce qui est en train de se jouer ? A m’avoir bouleversée par leur volonté de ne plus être complice, de changer le monde, de se libérer, eux aussi, de ces comportements ? Car au fond se cache, derrière cette soi-disant liberté d’importuner, une vision terriblement déterministe du masculin : «un porc, tu nais». Les hommes qui m’entourent rougissent et s’insurgent de ceux qui m’insultent. De ceux qui éjaculent sur mon manteau à huit heures du matin. Du patron qui me fait comprendre à quoi je devrais mon avancement. Du professeur qui échange une pipe contre un stage. Du passant qui me demande si «je baise» et finit par me traiter de «salope». Les hommes que je connais sont écœurés par cette vision rétrograde de la virilité. Mon fils sera, je l’espère, un homme libre. Libre, non pas d’importuner, mais libre de se définir autrement que comme un prédateur habité par des pulsions incontrôlables. Un homme qui sait séduire par les mille façons merveilleuses qu’ont les hommes de nous séduire.
    • Je ne suis pas une victime. Mais des millions de femmes le sont. C’est un fait et non un jugement moral ou une essentialisation des femmes. Et en moi, palpite la peur de toutes celles qui, dans les rues de milliers de villes du monde, marchent la tête baissée. Celles qu’on suit, qu’on harcèle, qu’on viole, qu’on insulte, qu’on traite comme des intruses dans les espaces publics. En moi résonne le cri de celles qui se terrent, qui ont honte, des parias qu’on jette à la rue parce qu’elles sont déshonorées. De celles qu’on cache sous de longs voiles noirs parce que leurs corps seraient une invitation à être importunée. Dans les rues du Caire, de New Delhi, de Lima, de Mossoul, de Kinshasa, de Casablanca, les femmes qui marchent s’inquiètent-elles de la disparition de la séduction et de la galanterie ? Ont-elles le droit, elles, de séduire, de choisir, d’importuner ?
    •  J’espère qu’un jour ma fille marchera la nuit dans la rue, en minijupe et en décolleté, qu’elle fera seule le tour du monde, qu’elle prendra le métro à minuit sans avoir peur, sans même y penser. Le monde dans lequel elle vivra alors ne sera pas un monde puritain. Ce sera, j’en suis certaine, un monde plus juste, où l’espace de l’amour, de la jouissance, des jeux de la séduction ne seront que plus beaux et plus amples. A un point qu’on n’imagine même pas encore.
  • par Leïla Slimani, Émissaire, Écrivaine, prix Goncourt 2016

 

Born a Pig, Were You?

Walk in the street. Take the subway at night. Put on a miniskirt, a low-cut blouse and high heels. Dance alone in the middle of the dance floor. Make myself up like a stolen truck. Hail a taxi, a little bit drunk. Lie half-naked in the grass. Hitchhike. Take the night bus. Travel alone. Drink a glass of wine alone on the terrace. Run on a deserted road. Pass the time on a bench. Pick-up a man, or change my mind and go my way. Melting into the crowd of Central Station. Working at night. Breastfeeding my child in public. Asking for a raise. In these moments of banal, everyday life, I claim the right not to be bothered. The right to not even think about it. I claim my freedom to not have my attitude, my clothes, my gait, the shape of my butt or the size of my breasts be commented on or critiqued by others. I claim my right to tranquility, solitude, the right to advance without fear. I do not want only inner freedom, I want the outer one as well, the freedom to live in the open air, in a world that also belongs to me.

I am not a fragile, little thing. I do not wish to be protected but to assert my rights to safety and respect. And men are not all pigs, far from it. How many, in recent weeks, have dazzled me, surprised me, delighted me by their ability to understand what is at stake? To have amazed me by their desire not to be complicit, to change the world, to free themselves, too, from these behaviors? Because behind this so-called freedom to annoy, lies a terribly deterministic vision of the masculine: "you are born a pig." The men around me blush and rebel against those who insult me. Quite different from those who would ejaculate on my coat at eight o'clock in the morning. From the Boss who would make me understand to what I owe my progress. From the Teacher who would swap an internship for a blowjob. From the passer-by who asks if "I fuck" and then ends by calling me "slut.” The men I know are disgusted by this retrograde view of manhood. My son will be, I hope, a free man. Free, not to annoy, but to define himself other than as a predator inhabited by uncontrollable impulses. A man who knows how to seduce us by the thousand wonderful ways that men have to sweep us away.

I am not a victim. But millions of women are. It is a fact and not a moral judgment nor an essentiality of women. And in me throbs the fear of all those who, in the streets of thousands of cities of the world, walk with their heads down. Those who are followed, who are harassed, insulted, raped, and treated like intruders in public spaces. In me resounds the cry of those who are hiding, who are ashamed, pariahs who are thrown into the street because they are dishonored. Those hidden under long black veils because their bodies would be an invitation to be bothered. In the streets of Cairo, New Delhi, Lima, Mosul, Kinshasa, Casablanca, do these women in the street worry about the disappearance of seduction and gallantry? Do they have the right to seduce, to choose, to annoy?

I hope that someday my daughter will walk in the street at night, showing cleavage, in a miniskirt if she wants, and that she will go around the world alone, that she will take the metro at midnight without fear, without even thinking about it. The world in which she will live then will not be a puritanical world. It will be, I am sure, a more just world, where the space of love, enjoyment, and the games of seduction will only be more ample and beautiful, to an extent that we cannot yet even imagine.

by Leïla Slimani, Author, French Emissary, Goncourt Prize for Literature, 2016

 

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